Henri Charlier a laissé sur sa vision de l’art un livre qui pulvérise les manières habituelles d’aborder la question.
Sous la plume d’un simple critique, cela pourrait sembler suspect, mais Henri Charlier sait de quoi il parle, et on peut suivre les huit “tableaux” de L’art et la pensée sans crainte de se retrouver à mille lieux des hautes exigences du sujet.
Le discours des philosophes a tout embrouillé, et plus encore celui de la critique. L’art ne relève pas d’un statut distinct des autres disciplines fondamentales de l’esprit, ni d’une forme spéciale de “sensibilité” ; il obéit, ou se refuse, aux mêmes lois que la pensée discursive en général, dans sa recherche de la vérité. Et ceux qui nous distillent la “psychologie” de l’art n’imaginent pas à quel point leurs meilleures découvertes restent en deçà de sa vérité. Dans la vision d’Henri Charlier, l’art est une métaphysique, c’est-à-dire un langage universel sur l’être et la création.
On le voit dès le premier pas de sa démarche propre, dans l’essence intellectuelle et comme divine de toute inspiration. La même illumination intellectuelle nous est suggérée par le récit de la Genèse, où il est dit que Dieu crée l’homme “à son image”, c’est-à-dire capable d’atteindre à son tour, selon diverses voies, aux lois d’un univers dans lequel il fut créé non seulement animal, mais sensible et pensant.
L’art “achève” et justifie l’œuvre de la Création
L’inspiration est un donné, une vue sur l’être qui finit mystérieusement par s’imposer à l’esprit, à condition qu’on s’y prépare sans impatience de la provoquer. Quiconque s’est essayé au dessin d’imagination (et même au figuratif) comprend cela aussitôt. La réussite d’un dessin est sans commune mesure avec les déterminations dans l’espace du modèle ou du thème qui l’aura inspiré : elle vient de l’idée, du caractère essentiel qu’il exprime, par le biais de la forme ; et les images, les mouvements que cette forme compose pour nos yeux de chair ne servent ici, comme les mots dans le langage, que de support au développement d’une pensée. Toute création de l’art est une parabole : “Une parabole de la pensée dans un autre langage que le langage commun.”
On peut trouver de la ressemblance et même de la vérité psychologique dans un portrait dont le modèle nous serait connu. Ce n’est pas cela qui en fait un “beau” portrait pour les générations à venir. Henri Charlier fait bien voir que ceux que nous admirons le plus aujourd’hui dans les musées furent jugés tout à fait médiocres par leurs contemporains, et sont, de fait, remarquablement vides d’expression. L’art n’imite pas la nature, mais en la pénétrant, en l’ordonnant, en l’élevant dans son langage propre, qui est celui des paraboles visuelles, et selon le plan spirituel voulu par Dieu, il “achève” l’œuvre de la Création.
La conviction du sens, l’inquiétude du beau
Si, frappé par quelque rencontre avec la beauté de la nature, je taille un crayon et que je réfléchis, il me viendra sans doute des éclairages ou des intuitions de détail, en rapport avec telle ou telle sensation visuelle, mais rien qui ressemble à l’éclair d’une inspiration, capable d’élever toute une somme de connaissances sensibles au mouvement et à l’unité d’une véritable découverte. On peut avoir l’idée de traiter un sujet, la volonté bien arrêtée d’y mettre un certain poids, un certain sens, et toutes les ressources techniques à sa disposition, ce n’est pas encore une inspiration au sens que l’artiste suppose à ce mot.
Pour accéder à l’art, c’est-à-dire à l’état de grâce d’une sorte de communication directe avec l’ordre du monde, la chose à éviter est de penser au trait qui bientôt va surgir ; ou du moins d’y penser comme à la traduction photographique de quelque sensation, lorsqu’il s’agit d’offrir un tremplir aux balbutiements de l’homme en direction de l’être et de sa vérité.
“C’est la forme, entendue au sens de saint Thomas, qui est la réalité étudiée par l’artiste. Un peintre pense la sève, et la pesanteur, leur débat d’un pôle à l’autre, la vie luttant au moyen des forces naturelles contre ces forces mêmes et le mystère que ces causes entremêlées représentent ; il peint une branche qui file en l’air avec son feuillage retombant. La qualité du dessin dira si l’artiste a su s’exprimer.”
Le trait premier jeté par le dessinateur ou l’écrivain, celui dont la direction va décider l’ordonnance essentielle de l’œuvre, est le fruit de l’attente en marge du papier, de la pâle arabesque où la mine s’essaye, des harmonies secrètes qui nous travaillent au cœur et que scande le pied oublié sous la chaise... L’intuition artistique reste toujours un donné, monnayable en formes et en couleurs, mais c’est un donné qui s’impose de l’intérieur, généralement à l’improviste, et qui s’impose d’abord d’une manière informe à l’esprit : “Une vue purement intellectuelle de quelque réalité”, écrit Henri Charlier ; “un don de Dieu”, dit le poète, qui dit vrai pour toutes les expressions de l’art, dès lors qu’on ne l’égare pas de sa finalité.
Il en va ainsi jusque dans le domaine de la création littéraire sans visée poétique, où l’inspiration aime à prendre son vol en marge (et parfois à côté) du sujet. Quand la plume levée, prête à saisir la ligne, attend le premier mot que la main va lancer, ce qu’il faut oublier, sacrifier un instant sur l’autel des musiques intérieures, c’est le schéma trop cru de l’œuvre, l’élan déjà choisi d’une certaine histoire ou d’un bout de démonstration. Pour être démonstratif, hélas, il ne suffit pas encore d’avoir raison : l’art est indispensable non seulement à la beauté mais à la vérité même de tous nos raisonnements, si l’on entend en partager quelque chose avec autrui.
“Il faut perdre l’illusion, écrit Henri Charlier, que la vérité puisse se communiquer avec fruit sans l’éclat qui lui est connaturel et qu’on appelle le beau, sans que soient affirmées, tout au moins dans l’art d’écrire et d’exposer sa pensée, cette liberté et cette nouveauté des âmes à qui Dieu confie par le moyen de sa grâce la suite de son action en ce monde temporel.”
Jean Ousset qui admirait Charlier en a repris la formule, dans son combat d’une vie entière pour la formation des élites politiques de la France chrétienne. Hugues Kéraly, pour la génération suivante, en a fait sa devise, inscrite en lettres d’or dans charte éditoriale de Sed Contra : “La conviction du sens, l’inquiétude du beau.”
Ce qu’on appelle le “style” en littérature, où certains croient reconnaître le tempérament d’un auteur, voilà peut-être ce qui en lui se commandera le moins. Car un belle langue traduit toujours une belle inspiration (suivie, pour la plupart, de beaucoup de travail), et toute inspiration, comme mouvement de l’âme, reste aux antipodes de l’esprit de recette, de ce mécanisme vulgaire des mots mis ensemble pour satisfaire aux habitudes et aux limites de nos appétits. Le style de tous nos grands écrivains échappe ainsi aux classifications de la critique, parce qu’ils ne le “possèdent” jamais eux-mêmes complètement, mais tentent au contraire de toutes leurs forces de s’en laisser posséder.
Une seconde de divin, des années d’acharnement
Le premier mot écrit doit naître de lui-même d’un au-delà des mots qui s’est imposé dans l’esprit avec suffisamment de force pour en suspendre les mécaniques et le vagabondage. L’intelligence n’a rien à faire ici de la rapidité, ni de cette forme bien française “d’esprit” où avortent dans l’œuf la plupart de nos méditations, pour se dissoudre dans la médisance et le jeu de mots ; elle consiste au contraire, par un certain nombre de disciplines mentales, à ralentir assez en soi-même l’orgueilleux tumulte ordinaire de la pensée pour donner une consistance nouvelle aux concepts et à leurs enchaînements, comme un beau tableau donne un contenu et une intensité nouvelle à n’importe quel sujet, en y arrêtant la vue.
Tel est l’étrange lien – du moins le plus total – qui unit le dessin à la littérature… L’artiste superpose un trait au trait déjà fixé, qui s’allie au mouvement du second pour jaillir en direction du troisième : cette tension du trait, dans le dessin, est la marque d’une inspiration authentique, parce qu’elle témoigne de l’abstraction qui s’est matérialisée dans l’œuvre, de la “parabole” conçue par l’esprit sur une donnée des sens, avec la plus grande simplicité possible de moyens… L’écrivain ordonne un discours qui voudrait, par delà les mots, enchaîner le regard du lecteur au mouvement, au déployement dans l’espace d’une certaine intuition de l’esprit : la beauté du style implique comme dans une symphonie le sentiment d’une nécessaire progression. Et tous deux sont issus d’un temps d’indétermination, d’un bruit peut-être, d’un regard, d’un accord retrouvé pour entrevoir, dans l’objet oublié là-bas près du fauteuil ou dans un souvenir, un éclat de la vérité à naître... Nous pouvons bien supposer que dans la vie de l’artiste, ce seconde seule lui permet de toucher au divin ; et qu’il faudra parfois des années pour en inscrire l’émerveillement au cœur d’une œuvre capable tant bien que mal de lui succéder.
Le dessin est plus beau, dans l’ordre des techniques. On voit bien que c’est lui qui le mieux dissimule la bavure initiale du jet, l’imperfection foncière de tous nos commencements d’exécution, rapidement ensevelie sous l'aspect de l’ensemble. Mais lorsque l’on écrit, est-ce que tout ne tend pas à corriger l’erreur du premier mot lâché, la formidable erreur du premier mot à l’encre sur un si beau papier ?
Dieu ne s’est pas moqué des hommes
“Les véritables écoles d’art sont en petit nombre. Tout au fond, elles se divisent en deux classes : celles croient à la vérité et, finalement, cherchent Dieu en toute chose ; celles qui ne croient qu’à leurs sentiments sur toute chose et sur Dieu même.”
Ces lignes de L’art et la pensée, comme d’ailleurs tout l’ouvrage, qui devait attendre une génération pour trouver son éditeur, furent écrites au lendemain de deuxième guerre mondiale. Il n’est pas besoin de se promener longuement au palais Beaubourg, ou dans musées d’art moderne, pour voir “l’école” qui prévaut aujourd’hui dans notre société. L’art est entré dans une voie sans issue en se refusant au mystère de sa vocation proprement métaphysique chez les enfants des hommes : l’amoureuse recherche de l’être et de sa vérité, dans un langage accessible aux plus humbles d’entre eux ; il lui a substitué une sorte de divinisation phénoménologique de l’état d’âme et du sentiment, avec priorité absolue au plus obscur et au plus bas ; mais cette impasse est exactement semblable à celle qui dénature et saborde si souvent, dans le monde moderne, la raison même de l’entreprise philosophique. Dans l’abyssale erreur de perspective introduite en Occident par Descartes et l’idéalisme kantien, qui consiste à faire du problème de la connaissance l’interrogation préalable et finalement unique de toute philosophie, vient se perdre et mourir sous nos yeux la génération d’artistes qui aura hissé le délire du moi à la dignité du tout.
Pour sortir de ce gouffre l’art et la philosophie, pour les remettre en situation de progresser vers leurs fins propres, il faudra revenir aux principes du réalisme chrétien ; autrement dit, les ramener tous deux, sinon dans la dépendance, du moins dans la lumière et l’univers mental d’une théologie moins primaire que celle qui domine cérébralement le monde d’aujourd’hui. Seul en effet le Dieu personnel et transcendant du christianisme me garantit à la fois l’existence, la consistance de l’extra-mental, et la capacité de l’esprit à penser l’univers au moyen d’images et de langages qui s’en distinguent pourtant tout à fait. Sans Lui, à moins de s’appeler Aristote ou Plotin, l’essence du monde qui nous entoure se fait radicalement inintelligible, et chacun est renvoyé avec son “art” désormais inutile aux macérations douces-amères de la subjectivité.
Dieu garantit en somme à l’esprit humain la constitution, la permanence et la crédibilité de toute sa création. Cette conviction constitue sans doute un acte de foi, mais cet acte est exigé par notre foi même dans la vérité des sciences et de l’Art, et toutes les autres pétitions de principe nous conduisent plus ou moins vite à la folie.
Le moins philosophe pourra s’en convaincre par une réflexion très simple sur les données premières de la Révélation. Le Seigneur, dit l’Ecriture (Gen., 1, 26-27), crée l’homme “à son image et ressemblance”. Comment admettre dès lors que seule la créature physique bénéficie réellement de cette participation, et que l’intelligence – autrement dit ce qu’il y a de plus humain en l’homme – s’en trouverait impitoyablement rejetée ? Ou encore que le Tout-Puissant dans ses œuvres s’emploie à nous tromper, en ne créant pas l’intelligence humaine selon les mêmes lois que l’univers physique dans son ensemble (hypothèse du Malin Génie, que Descartes lui-même rejette parce qu’elle aboutirait au scepticisme absolu) ?
Si donc l’univers est pour nous objet de science certaine, d’arts véritables, et terrain de productions concrètes capables de tenir debout tout en sortant de l’esprit, comme les voûtes d’une cathédrale, c’est que l’intelligence suprême qui le crée constitue en même temps le Principe dont nous tirons nous-mêmes toute intelligence et toute vie : que Dieu n’a pas lésiné sur sa propre création, en la faisant solide et belle comme nous la voyons ; et qu’Il ne s’est pas non plus moqué des hommes, en les voulant ouvriers, sensibles et pensants.
Gabriel de Seinemont
http://sedcontra.fr