Lorsqu'en 1985, Patrice et Roger entreprennent l'enregistrement de leur premier disque « CANTIGAS », ce n'est pas, loin s'en faut, pour graver leurs premières chansons. Patrice est né en 1953, Roger en 1958, et des chansons, ils en composent depuis leur enfance. Mais une conversion est venue perturber leurs plans. Et ces nouvelles chansons -bien différentes des précédentes- ont suscité plus qu'une demande, une véritable attente. Au niveau national, on les découvre lors des grands rassemblements des familles ou des jeunes chrétiens. Ils sont les premiers artistes à accompagner cette grande inspiration de Jean-Paul II que sont les JMJ. Leur façon de prendre à bras-le-corps un sujet et de l'aborder sous tous les registres du cœur et pour tous les âges va devenir un peu une marque de fabrique. Un style populaire qui cherche à ne jamais se répéter, à user de créativité dans l'exigence d'une fidélité à eux-mêmes. Au bout de 20 ans de chansons, avec eux, on peut s’attendre encore à bien des surprises.
Patrice a accepté de répondre aux questions de Raphaël Jodeau..
Bonjour Patrice. Peux-tu nous raconter comment est né votre groupe ?
Le plus naturellement du monde, un rêve de petit garçon qui un jour devient réalité. L’envie d’écrire des chansons, le désir de se produire sur scène et en 1987 une opportunité pour faire le grand saut. En réalité, nous ne sommes pas vraiment un groupe nous sommes plutôt deux auteurs-compositeurs-interprètes qui travaillons ensemble et au-delà du fait d’être frères nous partageons la même foi, les mêmes valeurs et nous avons le même goût pour l’art en général et la chanson en particulier. Nous avons donc commencé par chanter en duo, puis des musiciens se sont joints à nous. Certains nous suivent depuis plus de vingt ans et d’autres moins longtemps.
Il nous arrive aussi de travailler séparément. Ce sont les projets qui décident de nos engagements en solo ou en duo. Ensemble nous avons fait douze cd, deux en solo pour Roger, et trois cd plus deux single pour moi.
Donc, nous ne sommes pas vraiment un groupe.
Alors justement, parle-nous de tes goûts artistiques, musicaux bien sûr, mais peut-être pas seulement ! Qu'est-ce qui te fait vibrer ?
Mes goûts sont assez hétéroclites, pop, rock, jazz, classique, baroque, folk, world music, et surtout la chanson française avec ses lettres de noblesse qui ont été portées très haut par Brassens, Leclerc, Ferré, Brel, Béart, Bécaud, Bertin, Jacques Douai. Il y a aussi des artistes étrangers qui ont aussi une place particulière comme Bob Dylan ou Vladimir Vissotski. Ce sont mes références permanentes. Je suis toujours émerveillé par la fulgurance des idées, l’invitation au voyage, la rencontre avec des personnages réels ou fictifs, les scénarii et l’efficace simplicité qu’il y a dans chaque chanson. Cette manière d’aller à l’essentiel en si peu de temps m’étonne toujours. J’écoute beaucoup de chansons et quand j’en découvre qui me plaisent je les passe en boucle jusqu’à satiété. Parmi celles que j’écris il y en a certaines qui me donnent aussi le frisson. Et quand je les chante, je n’ai pas l’impression que c’est moi qui les ai écrites. Les plus beaux voyages que j’ai fait c’est dans l’écriture d’une chanson car elle m’emmène quelquefois vers quelque chose que je ne soupçonne pas.
En tant qu'artiste, quel regard portes-tu sur la chanson française aujourd'hui ? Que penses-tu des émissions de télévision comme la Star Academy ou Popstar ?
Le métier a énormément changé, je regrette qu’il n’y ait plus toutes ces petites maisons de disques qui avait chacune une forte identité et qui permettait à chacun de trouver sa place pour s’exprimer et d’avoir les moyens de servir cette parole. Les gros ont mangé les petits, les ont digérés et ils ont fini par tirer la chasse d’eau. Mais comme la nature a horreur du vide cet artisanat de la chanson finira par retrouver ses droits et j’espère que nous retrouverons ces petites structures qui nous manquent et qui étaient dirigées par de vrais producteurs qui sélectionnaient des artistes en harmonie avec l’identité de leur catalogue. Il y avait moins de risques d’encombrer le métier.
Quant à Star Academy ou Pop star, pour moi c’est un système qui n’a rien à voir avec le métier, ils fabriquent des stars. Star n’est pas un métier, c’est un état médiatique. Tout est dans le titre. Les chanteurs ne sont que des produits qui rapportent, ce sont aussi des machines à fabriquer et casser les rêves. Par contre il peut y avoir de vrais talents qui sortent du chapeau. C’est une manière de fonctionner qui est à l’opposé de ce que j’attends.
Tout au long de ta carrière de chanteur, quels sont les obstacles et les doutes que toi et peut-être Roger avez traversés, et comment les avez-vous surmontés ?
D’emblée nous nous sommes adressés à un public avec lequel notre parole a trouvé un écho. Nous nous sommes appuyés sur ce public pour construire toute notre carrière, nous avons dans le même temps participé à de grands événements qui allaient dans le même sens (JMJ de Compostelle, Czestochowa, Paris, Journées mondiales de la famille, de la Vie, Centenaire de la naissance de Raoul Follereau, Bicentenaire des Guerres de Vendée, XVème centenaire de la France…) Cela nous a donné un public militant et porteur avec lequel les projets étaient en osmose, mais cela nous a marginalisé car nous n’avons pas pu nous adresser à un autre public. Nous sommes toujours restés en marge des circuits et des structures officiels de la chanson française.
Ce qui m’a le plus frustré dans ma carrière c’est justement de ne pas avoir rencontré un vrai producteur qui fasse corps avec notre projet artistique. Ces personnages attentifs à leurs artistes pour en sortir le meilleur géraient leurs carrières avec lucidité. Ils avaient le recul que l’artiste ne peut pas avoir sur lui-même. Le résultat est que nous avons bien exploité le milieu que nous connaissions sans prendre les moyens d’aller au-delà, si bien que nous sommes très connus dans un milieu et inconnus en dehors. Nous n’avons pas le répertoire qui pouvait nous faire rencontrer le grand public. Non pas que ce public nous boudait, mais nous n’avions pas le répertoire pour convaincre les décideurs. Ce que nous chantions était à contre-courant dans une France où la culture est très cloisonnée, et les cloisons sont étanches.
Nous avons réussi à nous en tirer parce que nous étions en accord avec les aspirations de la génération Jean Paul II qui a vu naître les JMJ et les premiers engagements sur la vie et la famille. Pour cette génération de chrétiens, nous étions des acteurs incontournables de ces événements. Nous avons su relayer en chansons la parole de Jean-Paul II sur les valeurs familiales et la défense de la Vie… Nous avons tenu le coup car nous avons rencontré un public. Le plus génial chanteur du monde sans public est un chanteur qui n’existe pas.
Ne souhaites-tu pas élargir ton répertoire à des thèmes moins « sacrés » mais qui t'ouvriraient peut-être les portes d'un public dont on sait qu'il est en recherche d'« autre chose » ?
Un auteur compositeur a toujours envie d’écrire ce qu’il a dans son cœur. Je ne fais pas la différence entre mes chansons d’inspiration chrétienne et les autres chansons dites profanes. Le public ne connaît de nous que la face exposée aux projecteurs, le répertoire défendant les valeurs chrétiennes sans que ce soit pour autant des chansons paraliturgiques. Nous n’avons jamais mélangé la chanson et le service liturgique, cette attitude dessert l’art de la chanson et rabougrit la liturgie.
Mais parallèlement, j’ai toujours écrit des chansons profanes qui n’ont été chantées ni sur disque, ni sur scène. J’avais déjà monté il y a douze ans un répertoire de chansons de l’Amour Courtois adaptées en français. Et depuis deux ans je travaille en solo sur un répertoire entièrement profane « La Vendée au-delà des mers » et « Ballade en Francophonie » avec des compositions, des adaptations et des reprises. J’’ai été agréablement surpris de voir que des gens habituellement opposés à mes idées soient venus me voir et me dire :« On ne savait pas que vous aviez un si beau répertoire ». Ils me prenaient sans doute pour un béni oui-oui qui ne chantait que de mièvres chansons de sacristie. J’ai compris à ce moment là que je pouvais m’adresser sans complexe à un autre public car j’avais un répertoire qui pouvait permettre cette rencontre, que je pouvais leur apporter une fraîcheur que les artistes de leur milieu ne leur apportent plus. Des chansons sans polémique, sans critique systématique. « C’est un petit bonheur que j’avais ramassé » en quelque sorte, avec des chansons qui les faisaient voyager sans arrière pensée et les arrachaient réellement à leur quotidien. Aujourd’hui j’ai vraiment envie de travailler dans ce sens là.
Bien que très engagées, vos chansons ont été encensées tant à gauche qu'à droite. Pourtant les Frères Martineau n'ont jamais été vraiment récupérés politiquement. Comment expliques-tu cela ?
La parole d’un artiste doit rester une parole libre et le grand danger est peut-être de se faire manger par ceux qui nous aiment. Je pense que nos idées sont mieux servies quand elles ne sont pas encartées. Par exemple, notre CD « Le Chant de la Vendée » a été édité par une maison de disque (qui n’existe plus aujourd’hui) tenue par un éditeur ouvertement de gauche qui a aimé la sincérité et la liberté de notre ton. Nous étions dans un rapport filial avec l’histoire. Notre discours a été entendu à gauche parce qu’il n’était pas militant. La parole publique (la chanson en l’occurrence) d’un artiste doit toujours se situer au-dessus de ses propres idées. Un événement historique traité en chanson doit participer à soigner les blessures et non pas à creuser la plaie en élevant le sujet vers un état poétique. Il n’y a que quatre minutes pour convaincre, il n’y a donc pas de place pour le bavardage, il faut aller à l’essentiel, comme dans une fable ou une parabole. Les paraboles du Christ, même si elles sont données par le fondateur d’une religion, ont un langage universel, et nourrissent bien au-delà du premier cercle qui les écoute. C’est aussi cela l’art de la chanson. Les milieux politiques ont besoin des chanteurs pour racoler, à nous de trouver le juste équilibre entre les idées que nous voulons défendre et la liberté que nous devons à tout prix préserver.
On entend dire ça et là que la jeunesse actuelle est frileuse, qu'elle peine à assumer ses convictions, à les communiquer... Partages-tu cette analyse ?
Le monde d’aujourd’hui est dur, il nous faut offrir autant de fermeté que d’indulgence. J’ai plutôt l’impression que la jeunesse n’a jamais été autant manipulée ni autant étouffée dans ses aspirations. Ils croient être rebelles, mais leur rébellion est programmée. On leur offre un espace pour qu’ils puissent râler à volonté, et dont nos maîtres décideurs s’accommodent merveilleusement. Le réveil sera dur, j’espère qu’ils auront un jour l’occasion de se réveiller et qu’il y aura un prince charmant qui d’un baiser les arrachera à ce cauchemar. Ce sont des victimes offertes sournoisement sur l’autel de la mondialisation qui est une véritable prison avec des milliers de lois, des milliers de moyens de surveiller et de canaliser les individus, c’est le contraire de l’idée d’universalité de l’Église qui cherche à servir les cultures et qui est merveilleusement résumée dans la parole de saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux » et l’Église nous apprend à aimer en vérité. S’ils sont frileux ou excessifs ou en fuite, c’est parce qu’ils n’ont pas rencontré le Christ.
Avez-vous, l'un et l'autre, des projets d'avenir ?
Oui, bien sûr, nous continuons de travailler ensemble sur le Mystère Musical « Je suis l’Immaculée Conception ». Nous espérons un jour remettre en chantier la Comédie Musicale « Marie-Madeleine, parce qu’elle a beaucoup aimé… ». Nous aurions aussi de quoi relancer un nouveau récital sur la famille. Mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour, faute d’argent.
Sinon nous avons des projets personnels. En ce qui me concerne, je travaille sur trois spectacles en solo « À Marie, le Chant des poètes » où je suis seul en scène, « Ballade en francophonie » récital de chansons françaises grand public avec des compositions et des reprises, et « Portraits de Troubadours » qui sont des chansons de l’Amour Courtois adaptées en français moderne avec deux musiciens traditionnels.
Pour revenir à ta collaboration avec Roger, comment celle-ci se passe-t-elle concrètement ? Il serait assez humain que vous ne soyez pas en permanence d'accord sur tout !
Comme partout, il y a eu de grands moments, il y a eu aussi des moments d’incompréhension. Cela ne regarde que nous. Nous continuons à travailler ensemble sur les spectacles en cours ou sur des animations avec notre département. Dans l’immédiat, il n’y a pas de nouveautés prévues en duo, non pas faute de répertoire mais comme je le disais plus haut mais faute d’argent.
Il y a bien sûr comme dans toute entreprise des différents dans les choix, les envies, les méthodes de travail… Il est plus facile de travailler en solo qu’en duo surtout quand les deux protagonistes sont auteurs-compositeurs-interprètes et frères de surcroît. Il faut faire des compromis. C’est la vie.
Avec la grâce de Dieu nous avons tenu 22 ans. Notre destinée est entre ses mains.
Comment peut-on vous soutenir ?
Nous faire connaître par vos moyens de communication et relayer cet appel pour nous aider à trouver des sponsors qui aimeraient travailler avec nous sur du long terme pour monter des spectacles de qualité professionnelle et promouvoir par la chanson toutes ces valeurs fondamentales qui nous tiennent à cœur.
Nous avons toujours l’impression que les chrétiens ne considèrent pas la chanson comme quelque chose de sérieux. Ce n’est ni vraiment de la musique ni vraiment de la littérature et pourtant c’est un moyen exceptionnel pour toucher les cœurs de toutes les générations. La chanson aujourd’hui est un outil culturel majeur mais un investissement à considérer pour délivrer par le plaisir quelques repaires fondamentaux à la jeunesse d’aujourd’hui. Mai 68 aurait-il eu autant d’impact sur la jeunesse sans Léo Ferré, Maxime Leforestier et tant d’autres ?
Il faut que les chrétiens investissent sans complexe le terrain de la culture populaire. Nous sommes prêts à y réfléchir avec des financiers et des personnes de bonne volonté qui ont envie de travailler dans le monde de la culture.
L’envie d’embellir le monde, nous l’avons. Les artistes existent, ils sont prêts à travailler. C’est tout le reste qui nous manque : les finances, les structures et les circuits.